Bleu Nuit, initiation à la porno

Mercredi 06 mai 2015

Bleu Nuit, initiation à la porno

Bleu Nuit, c’est la raison pour laquelle je n’ai plus de souvenirs vidéo de moi qui chante du Billie («We can do what we want to do!») ou qui mange du McDonald’s avec des copines de l’école secondaire, qui s’étouffent en racontant la blague de fellation du film Good Will Hunting. Mes frères avaient mis du ruban adhésif sur mes cassettes vidéos de petite-banlieusarde-en-virée-quasi-folle-à-Montréal, afin d’y enregistrer des épisodes de Bleu Nuit.

Je leur en voudrai toute ma vie.

Mais, en lisant Bleu Nuit, Histoire d’une cinéphilie nocturne, publié aux éditions Somme Toute, je m’aperçois que Bleu Nuit n’est pas que de la porno-voleuse-de-mes-souvenirs-de-jeune-fille-pure.

Bleu Nuit, c’est aussi des films artistiques

Le premier film diffusé le samedi soir, en 1986, est Beau-Père de Bertrand Blier, un cinéaste qui avait déjà gagné l’Oscar du meilleur film étranger en 1978, pour un film au titre relevant de ce qui deviendra un acte nécessaire le samedi soir au réseau TQS, Préparez vos mouchoirs.

Des films de Gainsbourg et de Polanski y ont aussi été présentés. Le bébé de Rosemary plutôt qu’un Emmanuelle avec des femmes qui découvrent à quel point un homme peut être utile une fois nu’ Eh oui.

Bleu Nuit, c’est aussi une initiation, en groupe ou en solo

Je me souviens d’avoir déjà écouté un film à Musique Plus avec Ophélie Winter. Je trouvais ses seins vraiment beaux. Peut-être que j’aurais dû changer de chaîne et regarder les seins des déesses de Bleu Nuit. Peut-être que ça m’aurait permis de ne pas passer une semaine à tenter de reproduire à tout prix un accent français quand je parlais avec mes parents.

Écouter Bleu Nuit en lisant les témoignages du livre dirigé par Éric Falardeau et Simon Laperrière se révèle une expérience, un défi, une victoire contre le sommeil et l’autorité parentale. C’est aussi entrevoir une nudité incomplète, une initiation à la sexualité à venir, une activité plus ou moins honteuse, plus ou moins satisfaisante, à partager le samedi soir chez un ami ou le lundi matin avec des camarades de classe.

Bleu Nuit, c’est aussi du cinéma engagé

Certains films de Bleu Nuit sont extrêmement politiques et montrent à quel point les idéologies, l’autoritarisme et la morale sont dangereux pour la jouissance. Le cinéaste Tinto Brass va même jusqu’à jouer le rôle d’un médecin dans une clinique d’avortement, pour ne pas faire de doute sur l’importance du plaisir sans contrainte.

Bleu Nuit montre aussi une femme libre, dans une certaine mesure. Falardeau et Laperrière rappellent que ce qu’ils retiennent des personnages féminins de leurs nuits masturbatoires, c’est leur joie de vivre contagieuse. Karim Hussain, un collaborateur au livre, va même plus loin, comparant les héroïnes de softporn (littéralement «pornographie douce») à celles de films récemment célébrés: «Le personnage de Sandra Bullock dans Gravity, qui dépend des hommes et passe son temps à hurler jusqu’à ce que l’un d’eux vienne l’aider ou lui dise quoi faire dans ses rêves (…) Laura Gemser lui aurait botté le cul avant de lui montrer comment survivre. Elle les aurait baisés, elle et George Clooney, puis elle les aurait sauvés tous les deux.»

Des aspirants cinéastes

Ce que le livre révèle aussi c’est que le coauteur de Série Noire et des Invincibles, alors aspirant cinéaste, aurait envoyé un scénario aux diffuseurs de Bleu Nuit. Jean-François Rivard confie dans une lettre dévoilée dans son entièreté qu’il est devenu fan de Bleu Nuit après avoir été alité durant trois mois, souffrant d’une mononucléose. Il propose le scénario d’un thriller sensuel, Erotic Detective Ninja 2, «une histoire humaine sur le besoin et le désir de l’homme de ressentir les sensations de la vie… au maximum.»

De quoi presque souhaiter le retour d’images chastement sexuelles comme celles de la défunte chaîne qui a diffusé de 1986 à 2007 un tas de films érotico-mangeurs-de-mes-souvenirs-de-pseudo-chanteuse-adolescente.

Suivez-moi aussi sur melodienelson.com, un blogue adulte.